Dynamique et enjeux de l’iconomie

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 30 Août 2012 dans iconomie, nos réflexions & propositions

Cerveau d'oeuvre de l'Institut de l'iconomie

L’iconomie est une économie qui, par hypothèse, serait mûre en regard des possibilités et des risques qu’apporte le « système technique contemporain » bâti sur l’informatique et l’Internet ou, plus fondamentalement, sur la microélectronique, le logiciel et le réseau [1]. L’iconomie est donc une « économie-fiction », mais c’est aussi un but que le politique peut assigner à l’économie actuelle et vers lequel la stratégie des entreprises peut s’orienter.

En quoi l’iconomie diffère-t-elle de l’économie à laquelle nous nous sommes habitués et que des modèles familiers schématisent efficacement ? D’abord par l’automatisation des actes répétitifs que demande la production, qu’ils soient mentaux ou physiques : ce fait a été remarqué dès les débuts de l’informatisation [2]. Puis par la suppression des effets de la distance géographique dans le cyberespace, qui est à la fois le lieu d’une création documentaire affranchie du filtre éditorial, un moyen de communication et un média : c’est une autre évidence.

Il y a là déjà de quoi nourrir une analyse économique originale mais le phénomène essentiel est la forme que prend dans l’iconomie la fonction de coût. Elle comporte en effet des rendements d’échelle croissants et c’est là une nouveauté bouleversante. John Hicks, qui fut sans doute le meilleur économiste du XXe siècle, n’estimait-il pas que renoncer à l’hypothèse des rendements décroissants entraînerait le naufrage de la théorie économique [3] ?

Il est pourtant possible de raisonner en économiste sur l’iconomie, mais à condition d’ajuster certaines hypothèses. L’iconomie n’est pas sous le régime de la concurrence parfaite mais sous celui de la concurrence monopoliste [4], et il s’agit d’une dynamique plus que d’un équilibre. Nous ne sortons donc pas de la théorie économique mais nous inversons l’ordre habituel du cours d’économie, qui place la concurrence parfaite dans le premier chapitre et la concurrence imparfaite dans le dernier. Ce faisant nous changeons la perspective de politiques qui, trop paresseux peut-être, ne semblent avoir étudié que le premier chapitre du cours.

Ce modèle, quand on développe ses implications, explique certains phénomènes qui signalent déjà l’émergence de l’iconomie [5] dans l’économie contemporaine.

Le rendement croissant

Produire un logiciel demande du travail pour écrire le code, le tester, le corriger, le valider. Puis il sera vendu sous la forme d’un CD ou d’un téléchargement et reproduit autant de fois qu’il est vendu. Le coût marginal de cette reproduction est négligeable : le coût d’un logiciel est donc un coût fixe de conception.

Il en est de même pour une nouvelle puce en microélectronique (mémoire, microprocesseur etc.) : le coût initial (conception de la puce, puis conception et fabrication des équipements nécessaires pour la reproduire) est élevé mais le coût marginal d’une puce est négligeable car le silicium ne coûte pratiquement rien et sa production, automatisée, emploie peu de personnes (dans les deux graphiques ci-dessous, q est la quantité produite – nombre de puces, de reproductions du logiciel etc. – et c(q) est le coût de production de la quantité q).

Graphique 1 : fonction de coût d’un logiciel ou d’une puce

Ainsi deux des composantes fondamentales de l’iconomie, la microélectronique et le logiciel, ont une « fonction de production à coût fixe » : le coût de production est entièrement dépensé, avant même que la production proprement dite ne débute, lors de la phase initiale de conception et d’investissement.

La troisième composante, le réseau, a un coût de dimensionnement : le coût marginal d’une communication est nul en dessous du seuil de dimensionnement et devient pratiquement infini au delà. On peut dire, en langage familier, que la fonction de production du réseau est « à moitié à coût fixe ».

Graphique 2 : fonction de coût d’un réseau de dimensionnement d

La fonction de coût des technologies dont la synergie fonde le système technique contemporain se retrouve, sous une forme moins pure mais reconnaissable, dans les produits qui s’appuient sur elles ou les incorporent. Si en effet la part des automatismes est importante dans les équipements mécaniques, par exemple les automobiles et les avions, leur fonction de production se rapproche de la fonction à coût fixe parce qu’elle additionne un coût fixe important au coût « classique » de la mécanique, devenu minoritaire [6].

Par ailleurs l’informatisation de la logistique des containers a pratiquement réduit à rien le coût et le délai du transport des biens non pondéreux : l’ubiquité qui caractérise le cyberespace s’étend ainsi aux biens physiques eux-mêmes et ce phénomène n’est pas pour rien dans la mondialisation.

Poussons comme il se doit dans un modèle le schématisme à l’extrême : l’iconomie est un monde réduit à un point (les effets économiques de la distance géographique ont disparu), mais doué d’ubiquité puisqu’également accessible de partout, et où la fonction de production de chaque produit est à coût fixe.

* *

Ce modèle n’est pas celui auquel les économistes sont habitués. La fonction de coût qu’ils ont à l’esprit est celle de la production industrielle mécanisée où lorsque la production augmente les rendements sont d’abord croissants, puis décroissants. L’équilibre s’établit dans la plage des rendements décroissants, le prix est égal au coût marginal, la concurrence parfaite permet d’atteindre l’optimum économique.

Ces résultats, gravés dans l’esprit des étudiants, y forgent des convictions qu’ils conserveront à l’âge adulte : « l’économie atteindra l’optimum si le prix de vente est égal au coût marginal et si les marchés obéissent au régime de la concurrence parfaite ». Dans cette phrase si simple se condense toute la science de nombre d’experts et conseillers en politique économique.

Mais comme dans l’iconomie le coût marginal est nul il ne peut plus servir de repère pour déterminer les prix. Les résultats ci-dessus n’étant plus pertinents, les politiques qui s’en inspirent sont contraires à l’efficacité.

La science économique est née en 1776 avec la publication de la Richesse des nations d’Adam Smith, dont le génie a anticipé le déploiement de l’industrie mécanisée. Elle s’est développée par la suite en symbiose avec cette industrie dont elle a élaboré un modèle puissant et élégant [7]. On comprend que d’excellents économistes répugnent, comme John Hicks, à s’écarter de ce modèle : mais le fait est qu’il ne peut pas rendre compte de l’iconomie.

Le régime de la concurrence monopoliste

Lorsque le rendement d’échelle est croissant le coût unitaire le plus bas sera celui de l’entreprise qui produit la plus grande quantité. Elle sera donc en mesure d’évincer ses concurrents en proposant un prix inférieur au leur : ce marché obéit au régime du « monopole naturel ».

On pourrait donc s’attendre à ce que tous les marchés soient dans l’iconomie dominés par un monopole. Il n’en est cependant rien car les entreprises disposent d’une arme qui leur permet de résister : la diversification du produit en variétés.

Rares sont en effet les produits qui, comme le lingot de cuivre pur, ne sont susceptibles d’aucune diversification, et par ailleurs pour la plupart des produits les besoins diffèrent d’un consommateur à l’autre (que l’on pense aux automobiles, aux vêtements, à l’alimentation etc.). Une entreprise peut donc se spécialiser dans une variété qui réponde aux besoins d’un segment de clientèle. Chaque consommateur choisira entre les variétés selon le rapport « qualité / prix » et non selon le prix seul, le mot « qualité » désignant ici une sensation propre à chaque consommateur et non nécessairement un degré de finition.

Supposons, pour aider l’intuition, que toutes les variétés d’un produit aient le même coût fixe et que leurs qualités dépendent de deux paramètres mesurables et continus. Situons dans le plan chaque consommateur au point qui représente sa variété préférée, supposons enfin la densité des consommateurs uniforme dans une zone de ce plan. Si l’entrée des entreprises sur ce marché est libre cette zone sera découpée à l’équilibre selon un dessin en nids d’abeilles, les variétés seront vendues au même prix et le chiffre d’affaires de chacune sera égal à son coût fixe : on retrouve le « profit nul » familier de l’équilibre de concurrence parfaite.

Graphique 3 : segmentation de l’espace des besoins

Nous ne détaillerons pas le raisonnement qui conduit à ces résultats, mais tâchons de les interpréter. Le découpage en hexagones est une segmentation du marché. Le centre de chaque hexagone représente une variété effectivement produite. A l’intérieur de cet hexagone se trouvent les consommateurs qui préfèrent cette variété parce qu’elle leur offre le meilleur rapport qualité / prix : l’entreprise qui la produit détient donc un monopole sur ce segment du marché. Les consommateurs indifférents entre deux variétés se trouvent sur la frontière entre deux hexagones.

Si le prix d’une variété diminuait, son rapport qualité / prix augmenterait et la frontière de son segment de marché se déplacerait au détriment des autres : sur la frontière les entreprises se trouvent donc en concurrence. Ce contraste – monopole sur un segment, concurrence à ses frontières – est à l’origine de l’expression « concurrence monopoliste ».

Pour définir les variétés qu’elles produisent les entreprises doivent être attentives aux besoins des consommateurs, la segmentation étant une forme statistique et approximative de personnalisation. Les besoins, notons-le, ne sont pas la demande : celle-ci est un symptôme qu’il faut savoir interpréter.

A l’équilibre, enfin, et toujours selon le modèle théorique, le nombre des variétés est déterminé ainsi que leur prix et le nombre d’unités vendues de chacune.

* *

Ce modèle n’est pas plus compliqué que celui de la concurrence parfaite, qui résulte d’un raisonnement très subtil mais qui, étant devenu le modèle standard, passe pour simple parce qu’il a bénéficié d’un intense effort de pédagogie. Supposons que la concurrence monopoliste (accompagnée des autres formes de concurrence imparfaite : monopole, oligopole, asymétrie d’information etc.) devienne le modèle standard : elle aussi, bientôt, paraîtra « simple », et elle sera pour l’intuition un guide plus sûr dans l’iconomie que ne l’est la concurrence parfaite.

On peut d’ailleurs enrichir ce modèle. Nous avons supposé que les variétés se distinguaient selon des attributs qualitatifs mais avaient toutes le même coût fixe : nous n’avons donc considéré que la diversification horizontale, qui distingue par exemple des chemises selon leur couleur, et non la diversification verticale qui distingue les produits selon leur degré de finition.

Mais on peut l’enrichir de façon plus fondamentale encore.

Une dynamique

Ce modèle a en effet le défaut d’être statique. Il en était de même de celui de la concurrence parfaite : il a été si difficile d’y représenter l’innovation que celle-ci a longtemps semblé paradoxale [8]. Dans le cas de l’iconomie un tel défaut n’est plus tolérable : plutôt que d’un équilibre, mieux vaut parler d’une dynamique tant le flux de l’innovation est vigoureux.

Cela tient pour une part à la nature du système technique contemporain, qui évolue selon une exponentielle de la performance et de la miniaturisation [9]. Nous ne sommes « qu’à la moitié de l’échiquier », disent Brynjolfsson et MacAfee qui s’inspirent d’une légende indienne [10] : si l’on met un grain de riz sur la première case, deux sur la seconde puis double le nombre à chaque case, cela fera 140 tonnes de riz à la trente-deuxième case, récolte annuelle d’une bonne exploitation. Mais à la soixante-quatrième cela fera 600 milliards de tonnes, soit mille fois la production annuelle mondiale : telle est, estiment-ils, la proportion entre les effets actuels de l’informatisation et ceux que l’avenir nous réserve.

Pour anticiper cette dynamique il faut se remémorer d’où nous venons. Le micro-ordinateur s’est disséminé dans les années 80, l’Internet et le téléphone mobile dans les années 90, le téléphone « intelligent » (ordinateur mobile) dans les années 00.Les prochaines étapes sont amorcées avec la synergie de l’accès mobile à haut débit, du cloud computing et de l’Internet des objets [13] ; le corps humain s’informatise avec l’ordinateur mobile et les prothèses informatisées [34] ; divers outils (imprimante 3D, etc.) permettent de passer du virtuel au réel et vice-versa. Les étapes ultérieures, résultat d’inventions à venir, sont masquées par la nature imprévisible du futur.Lorsque Faraday (1791 – 1867) est mort ni l’éclairage électrique (Edison, 1879), ni le moteur (Gramme, 1873) n’avaient été mis au point. Le pétrole, d’abord utilisé pour l’éclairage puis détrôné par l’électricité, a bouleversé l’économie et la géopolitique après la mise au point du moteur à essence (Otto, Daimler et Maybach, 1884).L’iconomie est grosse d’innovations d’une portée analogue.

L’impulsion prolongée que cette exponentielle donne à l’économie renverse les hypothèses du modèle statique : l’innovation de procédé permet à certaines entreprises de réduire le coût fixe et de conquérir des parts de marché par baisse du prix ; l’innovation de produit leur permet d’offrir des variétés nouvelles dont l’émergence élargit le domaine des besoins [11].

Certains monopoles accroissent donc leur territoire au détriment d’autres qui se rétrécissent au point de disparaître. Au lieu du découpage régulier en nid d’abeilles l’intuition voit donc apparaître comme des bulles qui, à la surface d’un liquide bouillonnant, se forment, se glissent entre leurs concurrentes, enflent, puis disparaissent pour faire place à d’autres.

Cette dynamique est d’autant moins paisible que l’iconomie est l’économie du risque maximum : la totalité du coût de production est dépensée avant que la première unité du produit n’ait été vendue, que l’entreprise n’ait reçu la première réponse du marché. Or la concurrence pousse le coût fixe vers le haut : si l’on pouvait dans les années 1980 développer un jeu vidéo pour l’équivalent de 100 000 €, cela demande aujourd’hui plusieurs dizaines de millions. Tandis que chaque entreprise est contrainte d’innover pour survivre l’innovation est périlleuse car le succès est aléatoire.

Il est donc naturel que les entreprises s’efforcent de répartir le coût fixe : la plupart des produits sont élaborés par un réseau de partenaires. L’ingénierie d’affaires, qui répartit les responsabilités, coûts et recettes, puis anime le partenariat dans la durée, est le fait d’une entreprise qui est la tête du réseau. Elle n’est pas un donneur d’ordres dont les autres seraient des sous-traitants car même si les responsabilités sont différentes, le partage du risque implique une relation d’égal à égal comme dans ces sous-marins où, pendant la plongée, les officiers enlèvent leurs galons.

Les entrepreneurs de l’iconomie

On peut bien sûr citer Steve Jobs, dont la démarche comportait trois étapes :
design : concevoir le produit en anticipant les besoins des consommateurs (et non en analysant leur demande) ;
ingénierie : concevoir les diverses composantes, les intégrer dans le produit, industrialiser la production, monter le partenariat ;
communication : lancer le produit en l’entourant d’une symbolique qui parle à l’imagination des clients.

On peut aussi citer les principes d’Axon’ :
– innover, automatiser et monter en gamme en tirant parti des nouveaux matériaux ;
– conquérir une position de monopole sur un segment de clientèle, condition nécessaire du profit qui permet de renouveler l’innovation (voir « Le moteur à quatre temps de l’entreprise innovante« ) ;
– la R&D doit être physiquement proche de la production pour que les chercheurs puissent améliorer le processus : on ne doit donc pas tout délocaliser, même si l’on installe des usines à l’étranger pour être proche des clients ;
– fabriquer soi-même ses propres machines pour éviter que les innovations ne soient copiées trop rapidement ;
– interdire les visites d’usine pour conserver le plus longtemps possible le secret sur les procédés de fabrication.

Les produits de l’iconomie

L’iconomie offre aux entreprises les ressources de l’informatique et du réseau pour diversifier leurs produits. Dès lors le produit, même quand il s’agit d’un bien, n’appartient plus au seul espace physique : il est redoublé par son image dans le cyberespace et accompagné par des services jusque dans les mains de ses utilisateurs.

La finalité de la production n’a jamblog xerfiais été de fabriquer des biens pour les stocker en l’attente d’un acheteur : la production n’est réellement achevée que lorsque le produit procure de l’utilité au consommateur, lui fournit des effets utiles [12]. Selon Adam Smith lui-même l’économie n’a pas d’autre but [13].

La possession de biens dont certains, comme l’automobile ou le logement, étaient entourés d’une auréole de prestige social, a pu cependant dans l’économie mécanisée paraître combler les besoins du consommateur. L’attention des économistes s’est alors focalisée sur la production des biens, dont la consistance physique s’impose à l’intuition. Les services, étant « immatériels », n’ont pas la même évidence et on entend souvent dire « les produits et les services », ce qui sous-entend que les services, n’étant pas des produits, ne relèvent pas de la production. Les 75 % de la population active qui travaillent dans le secteur tertiaire seraient donc des parasites… tels sont les dégâts que peut causer un vocabulaire obsolète.

Dans l’iconomie, les produits sont des assemblages de biens et de services. Le consommateur, parvenu par hypothèse à maturité, s’est affranchi du prestige lié à la possession d’un bien ; il veut non pas posséder une voiture, un appartement, un aspirateur, un réfrigérateur etc., mais bénéficier d’effets utiles : mobilité, logement, propreté, hygiène alimentaire etc. que lui procurent des biens assemblés à des services de conseil, information, location, assistance et maintenance.
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La cohésion de cet assemblage et l’interopérabilité du partenariat reposent sur un système d’information qui assure la solidité du produit et balise le processus de production, dont il outille la supervision, tandis que l’expression de la stratégie de l’entreprise passe par son ingénierie sémantique [14].

Prenons pour exemple un aspirateur. Il est dans l’iconomie muni d’une puce RFID [15] qui, à travers le réseau sans fil de l’appartement et l’Internet, le connecte à un serveur distant. Celui-ci assure la tenue à jour des versions logicielles et la télémaintenance. Un technicien vient sur place réparer ou échanger l’aspirateur en cas de besoin. En fin de durée de vie – usure ou obsolescence – il est repris par l’entreprise qui le recyclera et remplacé par un modèle récent. L’aspirateur est propriété de l’entreprise : le consommateur ne paie, selon un tarif qui associe éventuellement un loyer périodique et une taxe dégressive à la consommation, que l’effet utile qu’il lui procure.

Autre exemple : le consommateur d’un service de mobilité en ville trouvera sur le Web la solution pour arriver à destination dans les meilleurs délais, au moindre coût et dans de bonnes conditions de confort : location d’une voiture, transport en commun, taxi, co-voiturage etc.

L’essentiel du travail productif ne se trouve pas dans les usines, qui sont automatisées, mais dans la conception initiale et dans les services. Comme le besoin de qualité n’a pas de limite, l’iconomie assure le plein emploi du « cerveau d’œuvre ». Ceux qui disent que « l’automatisation tuera l’emploi » ont donc tort [16] mais il est vrai que la transition vers la maturité sera pénible car l’iconomie réclame des compétences et formes d’organisation qui ne sont pas immédiatement disponibles.

Le coût de production du produit estblog xerfi la somme de celui des biens et des services qui le composent. Le coût d’un service est, comme celui d’un réseau, un coût de dimensionnement : sa fonction de production est « à moitié à coût fixe ». Au total la fonction de production du produit implique des rendements croissants, tant du moins que la demande adressée aux services n’outrepasse pas leur dimensionnement.

Ainsi dans l’iconomie chaque produit est un assemblage de biens et de services élaboré par un partenariat. Le consommateur, attentif au rapport qualité / prix, est naturellement sobre parce qu’il ne recherche plus sa satisfaction dans la propriété d’un bien ni dans le volume de sa consommation. Si le cadre législatif est bien conçu, l’entreprise est responsable du produit pendant sa durée de vie et jusqu’à son recyclage, responsable aussi des déchets que suscite la production : l’iconomie répond aux exigences de l’écologie.

Les risques

L’iconomie n’est cependant pas une idylle car les possibilités qu’elle comporte sont accompagnées de dangers. Il faudra pour les maîtriser une politique habile et des stratégies d’entreprise judicieuses : rien n’est gagné d’avance.

L’économie n’a jamais été paisible : des entreprises ont tenté d’abuser du monopole naturel ou d’imposer un monopole de fait par des procédés violents ; pour s’assurer des débouchés et garantir leurs approvisionnements, les nations ont été colonialistes et impérialistes, elles ont déchaîné des guerres mondiales ; dans les marges de l’économie moderne enfin, le crime organisé a continué à vivre selon les mœurs guerrières du régime féodal.

Mais comme l’iconomie est l’économie du risque maximum, le potentiel de violence y est porté à son maximum. Le travail étant d’ailleurs pour une large part consacré à la conception et à l’investissement, donc à la formation d’un capital, l’intensité capitalistique est élevée et, avec elle, la tentation d’opérer des razzias.

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Le résultat du travail de conception est un capital immatérielconstitué de plans, programmes informatiques, brevets, mais aussi de l’organisation de la production au sens large qui inclut la formation des compétences et savoir-faire collectifs, l’ingénierie d’affaires, la commercialisation, la distribution et la relation avec les clients, et enfin tout ce qui contribue symboliquement à la qualité du produit : marque, réputation etc.L’accumulation du capital immatériel est l’une des caractéristiques de l’iconomie. Le fait qu’il soit mal évalué par la comptabilité constitue l’une des difficultés dans l’évaluation de la place qu’occupe déjà l’iconomie.

Le risque le plus visible réside dans la cybercriminalité : les prédateurs [17], vigilants et rapides, ont trouvé dans le cyberespace un terrain favorable [18]. On parle moins d’un risque plus important : la probabilité de se faire prendre étant plus faible dans le cyberespace que dans l’espace physique, la tentation est devenue tellement forte que des secteurs entiers de l’économie ont glissé vers la délinquance.

L’informatique et le réseau forment ainsi dans le secteur bancaire un ensemble si complexe qu’aucun cerveau humain – et surtout pas celui des dirigeants – ne peut en maîtriser le fonctionnement : l’ubiquité du réseau permet de jouer sur tous les actifs, la recherche des arbitrages est automatisée [19], le trading s’appuie sur un empilage d’algorithmes dont le fonctionnement d’ensemble échappe à l’intellect.

L’autorégulation du marché étant devenue dans les années 1980 un article de foi, la régulation a été démantelée. Privée de garde-fous, la Banque s’est ruée dans l’automatisation et la diversification des produits baptisée « innovation financière ». Ceux qui tentaient de garder raison ont été éjectés ou piétinés.

La Banque est ainsi devenue un monstre [35] qui parasite le système productif pour « produire de l’argent » de façon machinale [20]. Il en résulte des incidents [21] à répétition ou, comme dernièrement avec la manipulation du Libor par Barclays et d’autres banques, des malversations qui ne surprendraient pas autant si l’on comprenait le mécanisme fatal qui est à l’œuvre [22].

Devant un phénomène sociologique aussi brutal les injonctions morales et les appels à la rationalité sont sans effet car il est impossible de raisonner une foule déchaînée. Seul un retour à la régulation pourra la canaliser mais il y faudrait une volonté qui fait défaut. La classe dirigeante est en effet contaminée : ses rémunérations extravagantes relèvent plus de l’appropriation de patrimoine que du salaire [23].

* *

Le phénomène le plus grave réside cependant dans la discrétion que l’informatique apporte au blanchiment [24] avec la complicité intéressée du secteur bancaire [25] (le taux de la commission est de l’ordre de 15 %).

Une fois les fonds déposés dans un paradis fiscal (appellation pudique des paradis du blanchiment) un programme les découpe en ruisseaux de petits virements qui aboutiront à un compte dans une banque respectable, les traces de certaines transactions ayant été opportunément effacées. Le mur opposé aux enquêteurs éventuels est alors infranchissable [26] : seuls se feront prendre les petits fraudeurs qui ne savent pas utiliser l’informatique.

Les grandes banques ont toutes des filiales dans les paradis du blanchiment, les grandes entreprises y ont des comptes, la City de Londres est la tête d’un réseau de blanchiment qui se ramifie dans les anciennes possessions de l’empire britannique. L’impunité que procure le blanchiment informatisé encourageant la corruption, elle se pratique à grande échelle dans l’univers violent de l’économie du cyberespace : des lois la proscrivent mais elles sont appliquées timidement car elle contribue à la compétitivité. La vertueuse Allemagne elle-même ne doit pas tous ses succès commerciaux à la seule qualité de ses produits [27].

Le crime organisé enfin sait tirer parti du cyberespace pour blanchir ses profits. Cela lui permet de prendre le contrôle d’entreprises légales qui ne rencontreront plus de problème de trésorerie et sauront donc s’imposer face à la concurrence [28]. Les fonds recyclés sont d’une ampleur macroéconomique : 20 % du PIB italien ont été détournés en 2009 [29].

Le blanchiment informatisé est une passerelle entre deux organisations de la société : l’organisation moderne de l’État de droit et l’organisation féodale du crime organisé, qui entend rivaliser avec la démocratie pour instaurer son propre pouvoir. « Cosa Nostra veut devenir l’État (…) il faut atteindre cet objectif quel que soit l’itinéraire [30] ». Des mafias ont déjà pris le pouvoir dans des pays [31] où certaines armées privées sont aussi puissantes ou même plus que celle de l’État.

* *

La prédation était le régime économique de la féodalité [32], qui la compensait par la charité que prêchait l’Église. L’industrie mécanisée, qui avait besoin d’un marché large et unifié pour écouler ses produits, a bénéficié de la suppression des péages, particularismes et privilèges [33]. Pour rendre compte de son déploiement les économistes ont fait abstraction des rapports de force et abus de pouvoir, qui existaient pourtant encore, pour construire un modèle où aucune transaction ne peut avoir lieu sans contrepartie équitable. Ils ne nient pas l’existence de la criminalité ni celle des guerres, mais ils jugent ces phénomènes extérieurs à l’économie.

La prédation représente une telle menace pour l’iconomie, elle a déjà pris une telle ampleur que la théorie ne peut plus se limiter au modèle de l’échange équilibré : il faut qu’elle prenne en compte la dialectique de l’échange équilibré et de la prédation.

En voyant la féodalité s’installer au cœur du système productif le plus puissant, le plus efficace que l’humanité ait connu, on s’interroge : l’État de droit et la démocratie sont-ils pour nos sociétés des acquis durables ou seulement un épisode transitoire ? Ces institutions, que l’industrie mécanisée a fait émerger parce qu’elles lui étaient nécessaires, seront-elles conservées ou détruites par l’iconomie ? Nos sociétés vont-elles renouer avec l’organisation féodale, qui ne connaît que des rapports de force et dont l’esthétique éveille de troubles nostalgies ?

La maturation de la société en regard des possibilités et des risques que comporte l’iconomie n’est pas seulement une question de politique et de stratégie économiques : il s’agit aussi du choix des valeurs que la société entend promouvoir. Que voulons-nous donc faire, qui voulons-nous être ?

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[1] Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, La Pléiade, 1978.
[2] Benjamin Coriat, L’atelier et le robot, Christian Bourgois, 1994.
[3] « It is only possible to save anything from (the) wreckage of the greater part of general equilibrium theory if we can assume that the markets confronting most of the firms (…) do not differ greatly from perfectly competitive markets (and) if we can suppose that the percentages by which prices exceed marginal costs are neither very large nor very variable (…). I doubt if most of the problems we shall have to exclude for this reason are capable of much useful analysis by the methods of economic theory » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).
[4] E. H. Chamberlin, The theory of monopolistic competition, Harvard University Press, 1933.
[5] Michel Volle, e-conomie, Economica, 2000.
[6] Les automates remplissent des fonctions auparavant assurées par la mécanique et exécutent des fonctions que la mécanique n’aurait pas pu remplir pour un coût acceptable.
[7] Gérard Debreu, Théorie de la valeur : analyse axiomatique de l’équilibre économique, Dunod, 1965.
[8] On n’a su la modéliser qu’après l’article de Paul Romer, « Endogeneous technical change », Journal of Political Economy, 1990.
[9] Gordon E. Moore, « Cramming more components into integrated circuits », Electronics, avril 1965.
[10] Erik Brynjolfsson et Andrew MacAfee, Race Against the Machine, Digital Frontier Press, 2011
[11] Que l’on pense à l’irruption de la téléphonie mobile dans les années 1990 et, plus récemment, aux phénomènes qu’a provoqués Apple avec l’iPhone et l’iPad.
[12] Philippe Moati, La nouvelle révolution commerciale, Odile Jacob, 2011.
[13] « Consumption is the sole end and purpose of all production, and the interest of the producer ought to be attended to only so far as it may be necessary for promoting that of the consumer. The maxim is so perfectly self-evident that it would be absurd to attempt to prove it » (Adam Smith, Wealth of Nations, 1776, Livre IV, chapitre 8),
[14] Michel Volle, « Le système d’information » in Encyclopédie des techniques de l’ingénieur.
[15] Kevin J. O’Brien, « Talk to Me, One Machine Said to the Other », The New York Times, 29 juillet 2012.
[16] Qu’auraient dit ceux qui vivaient en 1800, quand l’agriculture occupait deux tiers de la population active, si on leur avait dit qu’en 2000 elle n’en occuperait que 3 % ?
[17] Michel Volle, Prédation et prédateurs, Economica, 2008.
[18] Sur le marché noir du cybercrime on peut acheter le dernier virus, s’informer sur les dernières vulnérabilités découvertes, louer des botnets (milliers d’ordinateurs parasités) et acheter en masse des numéros de carte de crédit, des informations personnelles, des données sur les comptes bancaires.
[19] Leo King, « Algorithmic stock trading rapidly replacing humans, warns government paper », Computerworld UK, 9 septembre 2011.
[20] Thomas L. Friedman, « Did You Hear the One About the Bankers? », The New York Times, 29 octobre 2011.
[21] Nathaniel Popper, « Stock Market Flaws Not So Rare, Data Shows », The New York Times, 28 mars 2012.
[22] Joe Nocera, « Financial Scandal Scorecard », The New York Times, 20 juillet 2012.
[23] « (On explique) aux jeunes générations que l’intérêt général, c’est l’intérêt de la classe au pouvoir (et non l’intérêt collectif tel que le conçoit la classe au pouvoir), que toute personne qui détient un pouvoir ne renoncera à en user pour s’enrichir que dans la stricte mesure où on l’y obligera efficacement (au lieu d’admettre qu’elle en usera d’abord pour mener la mission qui lui a été confiée) » (Marcel Boiteux, « Les ambiguïtés de la concurrence », Futuribles, juin 2007).
[24] Myriam Quéméner et Yves Charpenel, Cybercriminalité : droit pénal appliqué, Economica, 2010, p. 136 ; Tracfin, Rapport d’activité 2010.
[25] Nathaniel Popper, « In Testimony, HSBC Official Resigns Amid Bank Apology », The Times, 17 juillet 2012.
[26] Denis Robert, La boîte noire, Les Arènes, 2002.
[27] Jürgen von Dahlkamp et Jörg Schmitt, « Das Aufweich-Kommando », Der Spiegel, 2 avril 2012 ; « Schmiergeldaffäre : US-Behörden verklagen Ex-Siemens-Manager », Spiegel Online, 13 décembre 2011.
[28] Roberto Saviano, Gomorra, Gallimard, 2007, p. 307. Nando dalla Chiesa, La convergenza, Melampo, 2010.
[29] 135 milliards d’euros de profit de la mafia, 100 milliards d’évasion fiscale et 60 milliards de corruption, soit 300 milliards en tout. Source : Cour des comptes et ministère de l’économie italiens.
[30] « Adesso vogliono diventare Stato (…) Cosa nostra deve raggiungere l’obiettivo, qualsiasi sia la strada », (témoignage de Leonardo Messina en décembre 1992 devant la commission Antimafia), http://www.clarence.com/contents/societa/memoria/antimafia/violante01/15.00.txt.
[31] Matthias Schepp, Anne Seith, « Einer gegen Putin », Der Spiegel, 16 juillet 2012.
[32] « Celui-là sera riche qui prendra de bon cœur », disait Bertran de Born (1140-1215).
[33] L’Assemblée Nationale, dit le décret du 11 août 1789, « détruit entièrement le régime féodal ».
[34] Hubert Guillaud, « Mettre l’informatique au service du corps », Internet Actu, 3 août 2012.
[35] Joe Nocera, « Frankenstein Takes Over the Market », The New York Times, 3 août 2012.

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 30 Août 2012 dans iconomie, nos réflexions & propositions

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