La relation entre les techniques et les institutions

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 21 Avr 2012 dans nos réflexions & propositions

Cerveau d'oeuvre de l'Institut de l'iconomie

Pour éclairer la relation entre les techniques et les institutions, je propose un petit modèle schématique et donc simplificateur mais que j’espère utile à travers sa simplicité.

Toute société fonctionne à la fois dans deux « mondes » qu’elle articule : d’une part le monde des valeurs, où elle définit à sa façon le « bien » et le « mal », le « sens de la vie » etc. ; d’autre part le monde de la nature, auquel elle est confrontée et qui lui présente à la fois des ressources (eau, énergie, territoire, faune, flore etc.) et des obstacles (intempéries, épidémies, poisons, distance etc.).

Cette société a pour but ultime d’exprimer ses valeurs dans le monde de la nature, de les graver dans l’histoire : ainsi les hommes de la préhistoire dessinaient sur les parois de leurs grottes les symboles de leurs valeurs. Cette expression se réalise par l’action, qui forme un troisième monde intercalé entre celui de la nature et celui des valeurs.

L’action met en œuvre les capacités physiques et mentales des individus mais elle est toujours collective, même quand elle paraît individuelle : l’œuvre que crée un artiste, un écrivain par exemple, ne pourra atteindre son public – et devenir véritablement une œuvre – que relayée par l’édition. L’action est donc toujours le fait d’institutions qui organisent une action collective – et dans lesquelles, de ce fait, se manifestent toutes les dimensions de l’anthropologie : économie, sociologie, psychologie, philosophie – et même métaphysique car l’action incarne les valeurs dans le monde de la nature.

Voici donc les trois mondes qui composent notre modèle : la nature, les institutions, les valeurs.

L’entreprise, par exemple, est l’institution qui assure l’interface entre la nature et la société pour lui procurer le bien-être matériel, celui-ci étant une des valeurs auxquelles notre société accorde le plus d’importance (d’autres sociétés lui sont indifférentes). Le langage, que chaque génération hérite de la précédente et transmet à la suivante après l’avoir enrichi ou appauvri, est une autre institution.


La vie des trois mondes

Chacun de ces trois mondes a sa vie, sa logique et sa dynamique propres. Le monde des valeurs évolue ainsi selon l’histoire contrastée des choix métaphysiques et, peut-on dire, des idoles que les sociétés se donnent : la machine, par exemple, a été l’idole des régimes soviétiques et nazis qui ont tenté de faire émerger un « homme nouveau » à son image. Il se peut que l’ordinateur devienne l’idole de régimes politiques qui ambitionneraient de soumettre l’intelligence des êtres humains à l’« intelligence artificielle » de l’automate programmable.

La vie d’une institution est animée par la dialectique entre sa mission, qui lui assigne un but conforme aux valeurs de la société, et son organisation qui, tout en étant nécessaire à la réalisation de la mission, tendra toujours à substituer à celle-ci ses propres normes, règles, procédures et habitudes : cette dialectique se manifeste notamment par le conflit entre les entrepreneurs et les prédateurs.

L’État, institution des institutions [1], a pour mission de faire naître les institutions que la société juge nécessaires, puis de rappeler sans relâche chacune à sa mission. Mais l’État, lui aussi doté d’une organisation, est lui aussi soumis à la dialectique de la mission et de l’organisation : il est traversé par le conflit entre les hommes d’Etat et les politiciens.

Le monde de la nature est le terrain où l’action rencontre des ressources à utiliser et des obstacles à contourner. Il est donc transformé par l’action qui, produisant des artefacts, l’aménage pour le rendre habitable par la société des êtres humains : maisons, routes, villes, ports, machines etc.

À l’articulation entre le monde des institutions et le monde de la nature on trouve des techniques (tekhné, « savoir-faire ») dont la panoplie délimite à chaque époque les possibilités offertes à l’action. Bertrand Gille, dans Histoire des techniques (Gallimard, La Pléiade, 1978), découpe l’histoire en époques caractérisées chacune par un système technique résultant de la synergie de quelques techniques fondamentales.

La première révolution industrielle s’est ainsi appuyée sur la synergie de la mécanique et de la chimie, la deuxième a enrichi cette synergie en y introduisant l’énergie, la troisième s’appuie sur la synergie de la microélectronique, du logiciel et de l’Internet.


Une dialectique

Que se passe-t-il lorsqu’émerge un nouveau système technique ?

Il offre à l’action des possibilités nouvelles, mais il présente aussi des risques nouveaux car les actions qu’il permet ne sont pas toutes nécessairement conformes aux valeurs de la société. Il déstabilise par ailleurs les institutions qui, pour tirer parti des possibilités nouvelles et se prémunir contre les risques nouveaux, doivent modifier leur organisation, leurs normes, règles et procédures. Il déstabilise aussi les individus dont les perspectives personnelles (ambitions et rêves de carrière, perspectives pour les enfants) sont modifiées.

Il en résulte une crise à la fois sociologique et psychologique d’autant plus violente que des criminels (ceux dont l’action nie les valeurs de la société) savent tirer parti des nouvelles techniques.

L’émergence d’un nouveau système technique provoque ainsi des réactions désespérées exprimant une pulsion suicidaire : guerres de religion après la Renaissance, guerre européenne après la première révolution industrielle, guerres mondiales après la seconde. Nous qui vivons les débuts de la troisième pouvons anticiper des désastres équivalents.

Une fois la crise passée avec les sacrifices humains et la destruction du patrimoine qu’elle comporte les valeurs, les institutions et la technique s’alignent tant bien que mal pour former un ensemble globalement cohérent : alors l’économie et la société connaissent une phase de croissance qui semble d’abord sans limite.

Elle en a pourtant une : lorsque la quasi-totalité des possibilités nouvelles a été mise en exploitation, lorsque les risques ont été dans l’ensemble maîtrisés, la croissance ralentit et les anticipations se trouvent déçues. Les institutions entrent alors en crise et des révolutions se fomentent.

Jusqu’alors, les institutions avaient résisté à l’émergence d’un nouveau système technique : elles ne toléraient que les inventions, les innovations qui restaient dans le cadre du système auquel elles s’étaient adaptées et les inventeurs qui auraient pu en franchir les limites étaient découragés par une hiérarchie vigilante.

Lorsque cette hiérarchie est elle-même saisie par le doute les inventions radicalement nouvelles peuvent donner naissance à des innovations et un nouveau système technique peut apparaître : on se retrouve alors au début de la boucle.

On peut donc décrire l’histoire comme une succession de systèmes techniques, chacun étant amorcé dans un pays particulier par une « crise inaugurale » (la crise politique anglaise des XVIe et XVIIe siècles, culminant dans la glorious revolution de 1688, avait liquidé les institutions qui auraient pu faire obstacle à la révolution industrielle du XVIIIe siècle) et provoquant, lors de son déploiement dans les pays qui s’efforcent d’en imiter la formule, des « crises conséquentes » qui déstabilisent leurs institutions.

*     *

Ce schéma a la simplicité d’une caricature, mais la puissance expressive de la caricature peut être un stimulant pour l’intellect. Acceptons-la donc à titre d’hypothèse pour explorer ses implications.

L’action n’est effective que lorsqu’elle est le fait d’une institution : une idée nouvelle, aussi féconde qu’elle puisse être en tant que germe, ne porte en effet de fruit que si une institution la met en œuvre. Cependant l’institution, résultat d’un pénible effort d’organisation, résiste dans un premier temps à toute idée nouvelle : il faut, pour qu’elle accepte d’innover, que s’impose dans l’imaginaire de ses dirigeants la perspective du profit extra que pourrait lui procurer un monopole de produit ou de procédé, fût-il temporaire – et aussi que ces dirigeants, entrepreneurs véritables, entretiennent avec le monde de la nature un rapport passionnel.

La relation entre le système technique et les institutions est donc dialectique. Le nouveau système technique se présente devant l’action comme un continent vierge dont on ne connaît ni la géographie, ni la faune, ni la flore et qui, comme l’Australie lors de sa découverte, recèle des ressources et des dangers inédits. Il ne sera possible de l’aménager qu’après de patients efforts d’exploration et d’expérimentation.

Ces efforts, des institutions trop sûres d’elles-mêmes ou ankylosées par leurs habitudes s’y refuseront comme elles le font aujourd’hui en France tandis que d’autres pays, dont les institutions avaient été détruites ou affaiblies par des guerres et des convulsions internes (Chine, Corée du Sud), se lanceront sans aucune inhibition dans l’exploration, l’expérimentation, finalement la maîtrise pratique du nouveau système technique.

Les pays qui le refusent (comme l’a fait la Chine lorsqu’elle a refusé de s’industrialiser au XIXe siècle) ou qui s’enlisent dans la crise institutionnelle (comme le fait la France aujourd’hui) sont destinés à perdre le droit d’exprimer leurs valeurs dans le concert des nations, voire même sur leur propre territoire.

Devant un tel risque il revient à l’État, expression de la volonté collective, de remplir sa mission d’orientation stratégique et d’animation des institutions. Pour cela il nous faudrait des hommes d’État aussi clairvoyants et habiles à contourner les obstacles que ne l’ont été Louis XI, Henri IV, Sully, Louis XIII, Richelieu, Mazarin, Talleyrand et quelques autres.
____
[1] Maurice Hauriou (1856-1929), « Théorie des institutions et de la fondation » (1925) (cf. Eric Millard, « Hauriou et la théorie de l’institution », Droit et Société, n° 30-31/1995).

Michel Volle

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