Le plein emploi dans l’iconomie

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 14 Nov 2014 dans parlons iconomie

Cerveau d'oeuvre de l'Institut de l'iconomie

Lorsque nous disons que l’iconomie connaîtra le plein emploi, on nous enjoint de le « démontrer ». Cette injonction révèle une incompréhension de ce que sont l’iconomie et l’« emploi ».

L’iconomie n’est ni une prévision, ni une certitude. C’est le modèle d’une économie et d’une société informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à l’efficacité.

Rien ne garantit que l’évolution nous y conduira effectivement : contrairement à ce que postulent nombre d’économistes, l’histoire montre que l’efficacité n’est pas un attracteur vers lequel les sociétés tendraient irrésistiblement.

L’économie informatisée actuelle est inefficace puisqu’elle connaît un chômage de masse qui stérilise une part importante de la force de travail. Il se peut que l’évolution se poursuive sur la piste ainsi amorcée : la crise serait alors durable et l’économie resterait engluée dans un « déséquilibre », comme disent les économistes (dans leur vocabulaire « équilibre » est synonyme d’« efficacité »).

C’est le risque de cette inefficacité durable qui nous a incité à explorer un monde, celui de l’iconomie qui, étant par hypothèse efficace, implique le le plein emploi. Mais ce raisonnement, nous dit-on, ne convainc pas parce qu’il est théorique. On veut « sentir » les choses et la logique pure n’y suffit pas. Nous devons donc aller plus loin.

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Nous comprenons bien pourquoi l’on réclame d’appuyer par une « démonstration » l’évocation d’une perspective de plein emploi : le chômage de masse est aujourd’hui une réalité si pesante que l’on peine à voir comment il serait possible d’en sortir.

C’est aussi, plus profondément sans doute, parce que l’automatisation des tâches répétitives supprime les emplois que l’on confiait naguère à une main d’œuvre dont le corps était l’appendice de la machine et à qui l’on ne demandait que d’accomplir de façon réflexe (donc rapide et efficace) un seul et même geste.

Cet type de travail permet à des personnes qui n’ont aucune compétence a priori, et dont la seule qualification réside dans l’aptitude à apprendre le geste qu’il faudra répéter, d’avoir un emploi et de recevoir un salaire. Cependant il néglige leurs ressources mentales et, à la longue, les stérilise : on sait tout ce qui a été écrit sur l’aliénation qui en résulte.

L’automatisation détruit ce type d’emploi, elle empêche donc la mise au travail de personnes qui n’ont aucune compétence. Mais d’où viennent ces personnes ? La nature humaine implique-t-elle vraiment qu’une fraction de la population, éventuellement majoritaire, soit incapable d’acquérir une compétence et donc, comme on dit, dépourvue d’« intelligence » ?

C’est ce que croient certains de ceux qui, ayant bénéficié d’un long passage dans le système éducatif, ont acquis des diplômes auxquels on suppose des compétences attachées. Ils pensent que comme la majorité de la population est composée de personnes inintelligentes, le système productif doit offrir à ces personnes des emplois nombreux : ils iront jusqu’à réclamer que l’on combatte l’automatisation, que l’on taxe les robots.

Ils croient manifester ainsi de la compassion envers ces personnes mais cette compassion cache mal une condescendance. Exprimons ce qu’ils pensent, mais qu’il ne serait pas politiquement correct de dire : les abrutis étant très nombreux, il faut qu’il existe beaucoup d’emplois stupides pour que ces abrutis puissent « gagner leur vie ».

Les compatissants-condescendants pensent cependant l’automatisation irrésistible, même si l’on taxe les robots : il n’y aura donc plus jamais assez d’emplois pour les abrutis. D’où l’idée d’un « revenu de base » qui procurerait panem et circenses à ceux qui n’ont aucun travail, comme à la plèbe de Rome. On espère ainsi sans doute que le peuple des abrutis, dont on craint les éruptions, se tiendra à peu près tranquille.

Le fait est pourtant que la nature dote chaque être humain, sauf handicap, de ressources mentales analogues lors de sa naissance. Les personnes « éduquées » se donnent d’ailleurs beaucoup de mal pour que leurs enfants soient eux aussi éduqués : les différences du niveau de compétence ne viennent donc pas de la nature mais de l’éducation. L’abrutissement n’est pas naturel : c’est le résultat d’un dressage, ou plutôt d’un anti-dressage, qui inhibe l’intelligence.

Le pessimisme des compatissants-condescendants se pare cependant des prestiges du réalisme. « L’être humain est médiocre, disent-ils. Il y aura toujours dans la population une majorité d’abrutis, et aussi des prédateurs qu’inspire l’esprit du Mal. Seule une toute petite élite peut posséder le sens du devoir, le goût des responsabilités, la créativité. Il ne faut pas rêver, etc. ».

A certaines périodes, dans certains lieux, une civilisation s’est pourtant bâtie et cela supposait la participation de toute la population, fût-ce dans le tumulte des conflits : que l’on pense à l’Athènes antique ou à la Renaissance italienne. Le changement de la nature auquel nous confronte l’informatisation peut lui aussi occasionner l’émergence d’une civilisation : ce n’est pas acquis d’avance, mais ceux qui affirment que c’est impossible nient ce qu’enseigne l’histoire.

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S’il existe aujourd’hui dans la population une part non négligeable de personnes sans compétence, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas de cerveau : c’est parce que le système productif a eu besoin de main d’œuvre, que l’emploi qu’il lui offrait excluait l’utilisation des facultés mentales autres que réflexes ; c’est que le système éducatif, conçu pour fournir à ce système productif une main d’œuvre nombreuse, des cadres moins nombreux et un petit nombre de dirigeants, a en effet produit une population où la compétence est rare.

L’économie moderne, mécanisée, a atteint de la sorte son efficacité. Étant incapable de faire un usage productif de la totalité de la ressource mentale de la population, elle l’a laissée en jachère.

L’économie informatisée offre cependant à l’action un terrain nouveau car elle la confronte à une nature qui diffère de celle dans laquelle se trouvait l’économie mécanisée. Lorsque l’on pense à l’emploi dans cette économie on ne doit donc pas garder à l’esprit les formes qu’il a prises dans l’économie mécanisée. Il faut le situer dans des conditions de formation, de travail et de rémunération différentes car il ne peut pas se concevoir isolé des transformations que l’informatisation provoque dans la mission et l’organisation des institutions, dans la façon dont chacun conçoit sa place et son destin dans la société.

Ceux qui doutent de la possibilité du plein emploi dans l’iconomie devraient d’ailleurs prouver que leur doute est raisonnable, et pour cela produire une représentation de l’iconomie (par hypothèse efficace !) dans laquelle le sous-emploi serait inévitable. Ils ne peuvent pas tirer argument du niveau élevé du chômage actuel et de la difficulté à le réduire, car l’iconomie n’est pas l’économie actuelle.

Privés de cet argument qu’ils croient décisif, ils ne peuvent pas prouver l’impossibilité du plein emploi dans l’iconomie. Nous avons par contre des arguments en faveur de sa possibilité. Ils ne sont pas théoriques, mais historiques.

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Dans les décennies qui ont suivi la première révolution industrielle la mécanisation a détruit beaucoup d’emplois et ruiné des régions entières (notamment celles qui fabriquaient les produits textiles selon des méthodes artisanales). Les contemporains ont cru cette destruction définitive car ils ne pouvaient pas imaginer vers quoi la mécanisation orientait la société. Les luddites ont détruit les machines qui les privaient de travail : les luddites d’aujourd’hui sont ceux qui voudraient taxer les robots.

Après une période de transition l’économie mécanisée a cependant atteint un régime de plein emploi. Il a fallu pour cela que se mettent en place un système éducatif, des assurances sociales, et que la demande offre leur débouché aux produits de l’industrie. Cette évolution ne s’est pas passée sans luttes, crises ni à-coups mais elle a démenti le pessimisme des luddites et aussi les prévisions de Marx, qui pensait que les entreprises (le « Capital ») succomberaient fatalement à une crise de surproduction et de suraccumulation.

L’évolution du système éducatif a été décisive car il a donné à toute la population la formation de base (lire, écrire, compter) que devait posséder une main d’œuvre industrielle. Elle n’a pas été facile : il nécessitait une dépense importante, et vers 1850 nombreux étaient ceux qui pensaient que le peuple n’avait pas besoin d’instruction. Leur répondaient les partisans de l’enseignement public laïque, gratuit et obligatoire qui, comme Victor Hugo, s’exagéraient cependant les effets civilisateurs qu’il allait avoir (voir le discours de Victor Hugo à l’Assemblée nationale, 15 janvier 1850).

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Pour une entreprise informatisée l’essentiel du coût de production est celui du travail accumulé, du capital que demandent la conception des produits et le dimensionnement du réseau des services qui accompagnent les biens pour qu’ils dégagent des « effets utiles » entre les mains des clients.

Les personnes qui travaillent dans la conception des produits comme dans les services doivent posséder les compétences nécessaires. Mais qu’est-ce que la compétence, en quoi consiste le travail de ces personnes ?

La compétence est le capital personnel que l’on accumule en réfléchissant, se formant, se documentant, etc. Lorsque la personne compétente rencontre une des situations auxquelles elle s’est préparée sa compétence se cristallise en une intuition qui répond à cette situation. Ainsi le mathématicien voit la solution d’un problème pendant qu’il lit son énoncé, le coup d’œil du stratège lui dicte la bonne décision, le diagnostic s’impose au médecin, etc.

Cette intuition immédiate a la rapidité de l’éclair car c’est la décharge d’un potentiel. Se faisant dans l’instant, elle n’exige aucun « travail » autre que celui qui avait été nécessaire auparavant pour accumuler la compétence.

Celle-ci se manifeste aussi par une autre forme d’intuition, l’intuition méthodique qui répond aux situations dans lesquelles l’intuition ne fournit pas immédiatement la réponse, mais indique la démarche qui conduira infailliblement à la réponse.

Cette deuxième forme de l’intuition est celle qui guide l’écrivain, le programmeur, l’artisan et de façon générale tous ceux dont l’action nécessite, outre l’intuition immédiate, une démarche qui la fasse passer par le fil d’une exécution méthodique.

Dans ce cas-là le travail prend du temps mais la qualité du produit ne se mesure pas selon le temps consacré à sa production : l’écart de compétence entre deux programmeurs, telle que celle-ci se manifeste dans leur intuition immédiate et leur intuition méthodique, provoque un écart immense entre la qualité de leurs programmes. Il en est de même pour les écrivains, etc.

Au total, la qualité d’un produit, sa valeur, résulte moins du temps de travail consacré à son élaboration que de la compétence accumulée dans les personnes qui l’ont élaboré. A la limite, et pour simplifier le raisonnement, on peut dire que tout le travail est consacré à l’accumulation de compétence, la production proprement dite se faisant dans l’instant.

On rencontre déjà dans les entreprises des personnes dont l’emploi consiste dans l’exercice d’une compétence. On voit dans leur bureau une bibliothèque d’ouvrages de référence, des revues professionnelles, et elles se tiennent au courant de l’état de l’art de leur discipline. Lorsqu’on les consulte la réponse vient presque toujours immédiatement : elles indiquent la solution ou extraient de leur bibliothèque un document qui la contient. Il arrive aussi, rarement, que la réponse leur demande du temps mais elles savent comment la chercher. Cette forme d’emploi sera fréquente parmi les concepteurs de l’iconomie.

Certains croient que l’on peut employer dans les services des personnes faiblement qualifiées et par voie de conséquence peu rémunérées. C’est une erreur, car la compétence relationnelle contribue de façon décisive à la qualité du service. On le voit déjà dans l’hôtellerie de luxe où le concierge (« l’homme aux clés d’or ») est quelqu’un d’aimable qui parle plusieurs langues, discerne immédiatement le type de client à qui il a affaire et sait résoudre une foule de problèmes pratiques tout en restant maître de soi en toute circonstance. Ces compétences, amorcées par une formation approfondie, se perfectionnent avec l’expérience.

Beaucoup d’entreprises mettent dans leurs agences, à l’accueil téléphonique ou dans les équipes de maintenance des personnes qui n’ont pas acquis une compétence relationnelle. Ces entreprises négligent la qualité des services, donc la qualité de leurs produits, et cela compromet leur compétitivité. L’efficacité que postule l’iconomie implique que les services soient produits par des personnes compétentes, bien formées et convenablement rémunérées.

Ainsi, tous les emplois de l’iconomie requièrent des compétences élevées, qu’il s’agisse de la conception ou des services. L’iconomie est une économie de la compétence, du savoir orienté vers l’action.

Dans une telle économie, l’organisation ne peut plus être hiérarchique, la fonction de commandement ne peut plus avoir un caractère sacré : elle est nécessaire, elle requiert les compétences du stratège et de l’animateur, mais ces compétences sont ni plus ni moins sacrées que les autres. Dans un hôpital le directeur a déjà moins de prestige qu’un chirurgien.

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La compétence est un potentiel qui s’accumule lentement mais dont l’intervention dans l’action productive est aussi brève qu’un éclair. On ne peut donc pas mesurer sa contribution à la production selon le temps de travail. Comment la rémunérer ?

Une personne compétente s’intéresse à sa spécialité, l’approfondit par la réflexion, recherche la conversation des experts. On ne peut pas séparer, dans ses occupations, un temps de travail et un temps hors travail.

Sa rémunération doit donc être détachée de la mesure du temps qu’elle passe dans l’entreprise. Mais comment mesurer la compétence ? Les diplômes, qui attestent une formation initiale, ne permettent pas d’évaluer ce que l’expérience et la réflexion apportent de surcroît et qui est souvent l’essentiel.

Cela nous fait revenir au « revenu de base ». Peut-on supposer que le salaire soit forfaitaire, donc indépendant du niveau de compétence, celui-ci procurant en outre une rémunération d’une autre nature (plaisir au travail, prestige professionnel, reconnaissance par les pairs) ? Le modèle économique du logiciel libre donne déjà un exemple de ce phénomène.

Si l’on accepte cette hypothèse, l’iconomie apparaît comme une société de classe moyenne. Les écarts de rémunération extravagants que l’on constate aujourd’hui sont l’une des manifestations de l’orientation vers un régime féodal au rebours de l’iconomie.

Une question se pose cependant : si ceux qui travaillent dans l’iconomie perçoivent le même « revenu de base », celui-ci peut-il être suffisant pour que chacun ait « de quoi vivre » ? En d’autres termes : l’iconomie peut-elle être assez efficace pour garantir à chacun un niveau de vie raisonnable ?

L’iconomie est une économie de la qualité : cela se manifeste dans la qualité des produits comme dans la qualité des compétences. Le bien-être matériel de la population ne peut être atteint que si celle-ci est sensible à la qualité, si elle se satisfait d’une production qualitative.

Cela dépend de la subjectivité collective, si l’on peut dire, qui détermine la fonction d’utilité du consommateur. Le fait est par exemple que les livres ne sont pas chers : chacun peut pour un budget modique consacrer tout son temps, s’il le souhaite, à la lecture, et celui qui aime à lire atteint ainsi un niveau élevé de satisfaction. Il en est de même, dans l’iconomie, pour le consommateur sensible à la qualité des produits.

C’est là, diront les pessimistes-« réalistes », le point faible de l’iconomie. Les consommateurs, pensent-ils, ne s’intéressent pas à la qualité : il est manifeste qu’ils préfèrent se gaver de quantité. Or le régime de concurrence monopolistique et la différenciation des produits ne peuvent conduire à l’efficacité que si les consommateurs répondent au système productif en étant sobres en quantité mais exigeants en termes de qualité.

Si la nature humaine est essentiellement médiocre, si la population est un mélange d’abrutis et de prédateurs, l’iconomie a en effet peu de chances d’émerger : le plus probable est que la société suivra jusqu’au bout la trajectoire qui s’amorce aujourd’hui, et qui conduit au triomphe politique et militaire des prédateurs dans une forme ultra-moderne du régime féodal.

Devant une telle perspective, le « réalisme » des pessimistes n’est-il pas en fait un défaitisme ? N’est-il pas plus raisonnable, et finalement plus réaliste, de se donner une chance d’échapper à la résurgence du féodalisme en posant à l’horizon le repère de l’iconomie, afin qu’il puisse orienter les intentions et les actions ?

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 14 Nov 2014 dans parlons iconomie

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2 commentaires : “Le plein emploi dans l’iconomie”

  1. […] Lorsque nous disons que l’iconomie connaîtra le plein emploi, on nous enjoint de le « démontrer ». Cette injonction révèle une incompréhension de ce que sont l’iconomie et l’« emploi ».L’iconomie n’est ni une prévision, ni une certitude. C’est le modèle d’une économie et d’une société informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à l’efficacité. Via : VOLLE Michel, Insitut de l'Iconomie, 14/11/2014  […]

  2. […] Lorsque nous disons que l’iconomie connaîtra le plein emploi, on nous enjoint de le « démontrer ». Cette injonction révèle une incompréhension de ce que sont l’iconomie et l’« emploi ».L’iconomie n’est ni une prévision, ni une certitude. C’est le modèle d’une économie et d’une société informatisées qui seraient par hypothèse parvenues à l’efficacité.Via : VOLLE Michel, Institut de l'Iconomie, 14/11/2014  […]

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