L’économie, une science inutile ?

Vincent Lorphelin

Auteur : Vincent Lorphelin
Publié le 15 Nov 2016 dans iconomie, La presse en parle

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LA TRIBUNE, 18 octobre 2016 – Par Vincent Lorphelin, Christian Saint-Etienne et Michel Volle.

A condition de prendre en compte et de mesurer correctement la nouvelle économie, la science économique a encore beaucoup à apporter. 

Les erreurs de jugement abondent. Alain Minc prédisait une diminution de 30% des effectifs dans la banque-assurance à cause de l’informatisation : ils ont augmenté de 25%. C.Frey et M.Osborne, de l’Université d’Oxford, prédisent la destruction de 47% des emplois à cause de la robotisation : l’Allemagne compte cinq fois plus de robots que la France sans que cela ait eu de conséquence négative pour l’emploi, au contraire. Jeremy Rifkin anticipe la quasi-gratuité de tous les produits à cause de l’économie collaborative : l’investissement initial pour un nouvel Airbus, un smartphone ou un logiciel est de plus en plus lourd. Jean-Marc Daniel estime que nous vivons dans une société de concurrence parfaite à cause des comparateurs de prix : des produits innovants comme Intel 386, Windows ou iPhone ont créé des monopoles temporaires. Les discours des économistes les plus médiatiques sur la croissance, la productivité, l’emploi ou la concurrence sonnent de plus en plus faux.

Une politique économique devenue erratique

Privée d’une doctrine économique solide, la politique économique est devenue erratique. Arnaud Montebourg était interventionniste, Emmanuel Macron est adepte du laisser-faire. Jacques Chirac cherchait avant toute décision la preuve que « c’était bon pour l’emploi ». Faute de preuve, François Hollande ne peut qu’espérer une « inversion de la courbe du chômage ».

Il faut dire à la décharge des économistes que les outils de l’observation statistique sont obsolètes. Ils ont été construits dans l’après-guerre pour décrire une économie qui s’efforçait de sortir de la pénurie, et dans laquelle l’essentiel de la création de valeur s’évaluait selon le volume de la production industrielle. Mesurant des flux monétaires et des quantités physiques, et non la qualité des produits, ils ne distinguent pas aujourd’hui un téléphone d’un smartphone, un transport en voiture d’une Blablacar, un achat en supermarché de celui à la Ruche qui dit oui. Il produit ainsi des agrégats sectoriels inopérants, et il met Iliad-Free, qui crée 500 emplois par an, dans le même sac qu’Orange qui en détruit 5000.

Tirer les conséquences de l’informatisation

Il y a de quoi entreprendre la révision des hypothèses sur lesquelles s’appuie la science économique, mais la dispute entre les économistes tourne à la querelle corporatiste entre des « hétérodoxes » et des « orthodoxes » représentés respectivement par le directeur d’études à l’EHESS André Orléan et le prix Nobel Jean Tirole. Pourtant, les principaux modèles de l’économie sont robustes et un nouveau consensus scientifique serait possible, à condition de fonder ces modèles, comme le font ceux qui étudient l’iconomie, sur des hypothèses qui tireraient les conséquences de l’informatisation des activités économiques.

Les résultats coïncident alors étonnamment avec la réalité : le rendement d’échelle croissant engendre de lourds investissements et exclut la tarification au coût marginal (c’est le profit marginal qui est utilisé), ce qu’illustre le prix élevé de l’iPhone. Le régime de la concurrence monopolistique introduit une économie de la qualité, ce qu’illustre le succès commercial des VTC face aux taxis. L’économie de l’innovation se fonde sur un socle massif de propriété intellectuelle, ce qu’illustre la guerre des brevets Apple-Samsung. Le « cerveau d’oeuvre » remplace la main d’œuvre, ce qu’illustre l’organisation des entreprises « libérées » comme la biscuiterie Poult. L’industrialisation des services atomise la segmentation de l’offre, ce qu’illustre la taille impressionnante du catalogue d’Amazon. La mesure permanente de l’utilité des produits finals ou intermédiaires généralise une personnalisation de masse, ce qu’illustre la diversité des prix d’un billet d’avion acheté en ligne.

La science économique est certes bousculée par la révolution en cours, mais quelques ajustements de ses hypothèses permettent d’éclairer les conditions matérielles de notre vie en société et d’en piloter de nouveau l’efficacité.

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Vincent Lorphelin

Auteur : Vincent Lorphelin
Publié le 15 Nov 2016 dans iconomie, La presse en parle

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2 commentaires : “L’économie, une science inutile ?”

  1. […] LA TRIBUNE, 18/10/16 – Par Vincent Lorphelin, Christian Saint-Etienne et Michel Volle. A condition de prendre en compte et de mesurer correctement la  […]

  2. Serge Casasus

    16 décembre 2016

    Il me semble qu’une approche globalisante et de long terme de l’économie serait très judicieuse : ne pas isoler un pays des autres (un « succès » en Allemagne peut impliquer ou s’expliquer par un renoncement ou un échec ailleurs), considérer les phases de transition (une augmentation ponctuelle ne signifie pas une augmentation sur la durée), prendre en compte les contraintes écologiques mondiales ou l’offre excédentaire de main d’œuvre à l’échelle planétaire : tout cela a des incidences fortes sur l’emploi dans notre pays. Incidences bien plus fortes qu’une politique nationale n’aura jamais plus.

    Je crois qu’il faut finir de voir l’économie comme une science mécaniciste où l’on fait varier des paramètres locaux et on cherche à mesurer leurs incidences. Pour moi, l’économie est indissociable d’un paradigme général et, notre époque nous impose la révision de ce paradigme. Le nier ne sert pas cette discipline : il la rend stérile.

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