Réindustrialiser, à quelles conditions ?

Jean-Pierre Corniou

Auteur : Jean-Pierre Corniou
Publié le 23 Avr 2012 dans nos réflexions & propositions

Cerveau d'oeuvre de l'Institut de l'iconomie

Extrait de l’article publié le 23 avril 2012 par Jean-Pierre Corniou sur son blog, Paradoxes 3 : Réindustrialiser les pays matures, à quelles conditions ?

*     *

En ce début du XXIe siècle, il ne s’agit plus de résoudre, par la seule approche environnementale, limitée, les problèmes posés par la nature des processus industriels. Ils sont en effet, grâce à la législation et à l’engagement des industriels de mieux en mieux traités, même s’il existe encore des marges de progrès. Il faut désormais totalement repenser l’industrie en fonction des technique numériques. La numérisation de l’ensemble des processus industriels, de la conception à la distribution, est en train de créer les conditions d’une troisième révolution industrielle qui va rebattre à nouveau les cartes de la géographie de la production mondiale.

L’industrialisation des pays matures ne consiste pas à rêver d’un retour vers le passé, mais à réinventer radicalement la production, comme la destruction, des objets et produits qui accompagnent notre vie quotidienne. C’est un défi qui implique un renouveau scientifique et technique de même nature que lors des révolutions précédentes, mais dans un cadre ouvert et décentralisé auquel internet et le web nous ont habitué. La toile est devenue à la fois le modèle structurant de l’industrie de demain et le vecteur de sa transformation.

Deux forces vont rythmer cette révolution : une révision de notre relation à la nature à travers une exploitation frugale de l’énergie et des matières premières et un changement de notre modèle de production centralisé de masse vers une logique décentralisée à la demande.

La troisième révolution industrielle vise à injecter de l’intelligence dans les produits et les services à la fois en amont dans les processus de production et en aval dans l’usage. Consommer moins de matières premières et d’énergie est le cadre fédérateur de cette démarche : produits plus légers, moins volumineux, recyclables, inspirés de la nature et sans empreinte sur elle, capables d’autorégulation et d’interaction avec l’homme et l’environnement. Il suffit de comparer le produit et les fonctionnalités d’un téléviseur à écran cathodique ou à écran OLED pour comprendre cette rupture majeure.

L’industrie de demain ce ne sont pas non plus de vastes concentrations de capitaux et d’installations physiques. C’est un réseau polycentrique qui travaille à l’optimisation constante des flux matériels, financiers et immatériels afin d’optimiser sa performance globale multi-critères : satisfaction du client final, satisfaction des territoires en termes de revenus et d’impact sur l’environnement, satisfaction des personnels sur les axes revenus/compétences/reconnaissance, rentabilité à long terme des capitaux.

Pour parvenir à insuffler cette dynamique au tissu industriel français, il faut évidemment investir dans les équipements appropriés, machine outils numériques, robots de production, de transport et de stockage, systèmes d’information performants de gestion de production et de logsitique, conception et réalisation 3D, logistique automatisée… Il existe un savoir-faire français dans ces domaines. Il faut aussi que les universités et grandes écoles se réapproprient le champ industriel en attirant étudiants et chercheurs pour concevoir les produits et systèmes du XXIe siècle. Car il n’est plus possible d’imaginer un produit sans les services qui vont l’accompagner pendant toute sa vie. La conception des produits simultanément au processus de production à travers la maquette numérique, dont l’éditeur Dassault Systems est un leader mondial, permet d’ores et déjà une optimisation des relations entre parties prenantes et une amélioration majeure de la qualité finale. Il faut également intégrer la maintenance, le démontage et le recyclage du produit. On parle donc de système industriel global.

Nouveaux produits, nouveaux process

La numérisation permet aussi d’inventer de nouveaux produits et matériaux et de nouveaux process. Par exemple, le moteur à explosion fait des progrès considérables grâce à la modélisation numérique de la combustion dans les cylindres et grâce au pilotage fin des cycles du moteur par informatique. De fait, de machine purement mécanique peu efficace il y a vingt ans, un moteur à explosion est devenue une machine thermique pilotée par ordinateur riche en logiciels. Tous les produits de demain, même les plus simples comme un interrupteur, seront dotés d’intelligence pour agir en interaction avec l’environnement et, notamment, optimiser la consommation d’énergie. Les composants passifs vont devenir actifs, en étant à la fois capteurs et actionneurs. Ainsi la température d’une salle de réunion réagira en fonction du nombre de participants et de l’intensité de l’éclairage naturel. Tous les appareils électroménagers adapteront programmes et usages aux prix de l’électricité. Les voitures électriques géreront leur autonomie et l’utilisation de leurs capacités de réserves dans les batteries en fonction des usages réels et des besoins énergétiques de leur environnement immédiat. Dans tous les domaines, les outils employés auront pour mission de faire mieux, plus vite et moins cher en consommant moins de ressources, et seront dotés de l’intelligence nécessaire pour y parvenir.

Il est aussi indispensable d’imaginer des processus produits/process en rupture comme ceux exploitant l’intelligence de la nature, dont l’exemple le plus frappant est le fil d’araignée dont la résistance mécanique est infiniment supérieure à celle de la fibre de carbone. Ainsi la production de l’énergie pourra s’inspirer de l’extraordinaire rendement de la photosynthèse. Les carburants dits verts ne viendront pas se substituer à des productions alimentaires, mais seront des produits spécifiques issus de l’ingénierie biologique produits par des bactéries.

L’industrie de troisième génération, ce seront aussi de petites séries conçues et réalisées par de petites structures. Ce qu’on appelle « les imprimantes 3D », qui sont en fait des machines outils permettant de produire des objets finis à travers une conception numérique et une production locale, permettent d’imaginer des petites séries à la demande du client. Là encore, alors que la seconde révolution industrielle raisonnait massification et séries longues, l’analogie avec le modèle du web viendra inspirer des productions locales en réseaux qui permettront des gains de coûts de transport et d’émission de CO2. La réactivité est devenue un axe prioritaire pour les industriels qui doivent disposer de circuits courts de conception et de production pour répondre aux besoins du client sans dépendre de longs temps de transport par conteneurs venus d’Asie et donc de stocks rapidement obsolètes. On pense à l’industrie de la mode, dont fait partie de plus en plus l’optique. Atol, ainsi, a réalisé par la numérisation complète du processus de vente et de production un système lui permettant de réimplanter dans le Jura une partie de la production de montures.

Certes cette industrie souple, dispersée, réactive, propre ne viendra pas se substituer aux grandes concentrations ouvrières du XXe siècle. Il y a aura très peu d’emplois de production non qualifiés dans cet environnement futur, mais une masse considérable d’ingénieurs, de designers, de systémiciens, de logisticiens et de concepteurs de logiciel comme de techniciens de maintenance. Aux Etats-Unis, l’industrie ne représente que 11 % du PIB mais 68 % des dépenses de R&D. Le modèle managérial approprié à la mise en synergie de ces compétences n’est plus l’antique système hiérarchique pyramidal, dinosaure de la pensée managériale inadaptable aux exigences de créativité et de réactivité, mais un modèle de gestion des compétences en réseau, infiniment reconfigurable et exploitant tout le potentiel du « sourcing de masse » (crowdsourcing).

La performance de ce système industriel permettra de générer des revenus dont il faudra inventer des modèles imaginatifs de répartition entre situation de travail et situation de non travail, qui est, comme nous l’avons vu, l’état largement majoritaire au cours de la vie. C’est là où la créativité se doit se déplacer du champ de la recherche et de la technique vers le champ politico-social. Le prototype est à inventer. Pour la série…

Jean-Pierre Corniou

Auteur : Jean-Pierre Corniou
Publié le 23 Avr 2012 dans nos réflexions & propositions

Partager sur Twitter
Partager sur Facebook
Partager sur Linkedin
Partager sur Scoopit!
Mots clés: .

Ces articles peuvent vous intéresser

Laisser un commentaire