La nature et l’iconomie

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 7 Fév 2018 dans iconomie

Ce texte fait partie de la série « Comprendre l’iconomie »

L’informatisation a fait entrer l’économie dans le système technique que Bertrand Gille a nommé « système technique contemporain1 ». Une évidence s’impose : la relation de l’entreprise avec la nature n’est plus ce qu’elle était avant l’informatisation. Si l’on nomme « nature » l’ensemble des ressources et obstacles que rencontre l’action, on peut dire que la nature a changé.

C’est là le fait fondamental sur lequel s’appuient notre analyse de l’économie numérique, puis le modèle de l’iconomie. Regardons ce qui se passe : chacun des agents d’une entreprise est assisté par un ordinateur, interface vers une ressource informatique mondiale composée de documents, logiciels, mémoires et processeurs, et dotée d’ubiquité grâce à l’Internet.

L’ubiquité de la ressource informatique a supprimé nombre des effets de la distance géographique : celle-ci n’existe pas sur l’Internet et ses effets sur le transport des biens ont été pratiquement annulés par la logistique des containers, elle-même informatisée.

La relation de l’entreprise avec la matière est par ailleurs transformée par l’automatisation des tâches répétitives : des robots s’activent dans les usines, le pilotage des avions est assisté par un pilote automatique, les tâches intellectuelles sont assistées par des moteurs de recherche et des « intelligences artificielles » (aides au diagnostic, traducteurs automatiques, assistants personnels, etc.) . Bénéficiant de la puissance des processeurs et des mémoires, cette automatisation permet des actions qui étaient impossibles avant l’informatisation.

Les tâches répétitives étant automatisées, la main d’œuvre qui occupait autrefois la part essentielle de l’emploi n’a plus de raison d’être : elle est remplacée par le cerveau d’œuvre car l’entreprise demande à l’agent qui travaille devant son ordinateur d’user de discernement et de faire preuve d’initiative. Le cerveau des agents, que la main d’œuvre avait laissée en jachère, est contrairement à l’énergie d’origine fossile une ressource naturelle inépuisable car renouvelée à chaque génération.

La conception des produits, l’ingénierie de leur production et, notamment, la conception et la programmation des automates, exigent une forte dépense : la fonction de coût des entreprises comporte donc un « coût fixe » élevé et par ailleurs le coût marginal est faible puisque la production est automatisée.

Outre la conception du produit le cerveau d’œuvre doit assumer les services que le produit comporte car chaque produit est un assemblage de biens et de services (conseil avant-vente, financement d’un prêt, formule tarifaire, information, maintenance, dépannage, replacement et recyclage en fin de durée de vie). Dans l’économie numérique l’essentiel de l’emploi se trouve donc d’une part dans la conception, d’autre part dans les services. Le coût de production des services est un coût de dimensionnement, autre type de coût fixe qui s’additionne au coût de conception.

Dès lors la fonction de production est à rendement d’échelle croissant : il n’est plus possible de vendre au coût marginal, car cela ne permettrait pas de rémunérer le coût fixe. Ce fait renverse une des hypothèses sur lesquelles s’appuie la théorie néo-classique de l’équilibre général2 : la physique de la production informatisée contraint à renoncer au modèle qui pouvait convenir à l’économie mécanisée, celui où l’équilibre général s’appuie sur le régime de la concurrence parfaite.

Comme le rendement d’échelle est croissant, on démontre que chaque secteur de l’économie numérique obéit soit au régime du monopole naturel, soit à celui de la concurrence monopolistique. La concurrence monopolistique s’établit dans les secteurs dont le produit est susceptible d’une différentiation qualitative, c’est-à-dire en fait dans la plupart des secteurs. Cette différenciation concerne les biens mais aussi et davantage les services que le produit comporte.

C’est un résultat fondamental. Il ne découle pas d’une préférence ni d’un choix idéologique, mais de la prise en compte de la réalité physique de la production.

Sous le régime de la concurrence monopolistique la stratégie de l’entreprise est de différencier son produit pour conquérir un monopole temporaire sur un segment des besoins mondiaux : cela provoque le flux d’innovation dont résulte une croissance qualitative et celle-ci n’a pas de limite car on ne peut pas assigner de limite aux besoins en termes de qualité3.

Nous avons tiré les conséquences physiques et pratiques de l’informatisation de l’action productive, nous en avons déduit quelques conséquences économiques, mais il faut aller plus loin.

À suivre : « L’iconomie est une économie patrimoniale ».
____
1 Bertrand Gille, Histoire des techniques, Gallimard, coll. La Pléiade, 1978.
2 « On ne peut éviter le naufrage de la théorie de l’équilibre général qu’en supposant que pour la plupart des entreprises le régime du marché ne s’écarte pas beaucoup de la concurrence parfaite et que les prix ne s’écartent pas beaucoup du coût marginal de production en niveau comme en évolution » (John Hicks, Value and Capital, Oxford University Press, 1939, p. 84).
3 Nombreux sont cependant ceux qui voient encore dans la concurrence parfaite la recette unique de l’efficacité : dès qu’un nouveau produit est annoncé la commission européenne cherche à lui susciter des concurrents, ce qui décourage l’innovation (témoignage de Fabrice Tocco et Laurent Lafaye, cofondateurs de Dawex, lors de la réunion de l’institut de l’iconomie le 18 décembre 2017).

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 7 Fév 2018 dans iconomie

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