Le Libra va-t-il tuer le Bitcoin ?

Vincent Lorphelin

Auteur : Vincent Lorphelin
Publié le 26 Juin 2019 dans iconomie, nos réflexions & propositions

Le CercleLes Echos

Le Cercle Les Echos, 26 Juin 2019. Si le bitcoin rassemble quelques millions de fondus d’informatique et de crypto, le libra de Facebook vise deux milliards d’utilisateurs lambda. Le bitcoin va-t-il en mourir ? C’est la question que pose Pascal Ordonneau, ancien PDG de HSBC invoice finance

La création d’une cryptomonnaie par Facebook fera-t-elle du bruit dans Landerneau ? Le libra, dont le lancement est prévu pour 2020,va-t-il ringardiser les pionnières des cryptos, dont le si célèbre bitcoin ? Tout est vite vieux dans notre monde pourtant pas si jeune et les modes technologiques changent plus vite que les enthousiasmes des ados pour des séries cultes aujourd’hui et cuites demain.

Cette passion était quand même bizarre. Le bitcoin devait déboulonner les banques et les sortir du jeu des paiements. Il s’agissait de rendre au bon peuple, le plaisir de payer, d’en faire un acte social, au sein d’une communauté de gens nimbés du bonheur de manier une monnaie enfin libre. Au lieu de cela, les bitcoiners ne rêvaient que d’une chose : garnir leur portefeuille.

Mais, les temps sont devenus mauvais, les prix qui «sky-rockettaient» se sont vautrés à 3.000 après avoir atteint 20.000. On cherchait partout l’erreur. Sûrement, la faute en était à tous les abrutis qui commentaient en dénigrant, des gars qui n’avaient pas eu le courage d’acheter du bitcoin et qui se permettaient de donner des leçons à tout le monde. Allons, «every clouds has a silver lining» : le bitcoin a repris des forces, il est revenu à 11.000 et qui sait, les 20.000 reviendront.

Bitcoin, communauté

Le bitcoin est la monnaie de la liberté : il a été lancé par un obscur nippon, anonyme à ce point qu’on se demande s’il ne s’agit pas finalement d’un Australien. Tout est dans la discrétion. Ce n’est pas un ramenard l’inventeur du bitcoin, il ressemble un peu à l’inventeur du nombre «pi» qui est resté dans l’ombre depuis la nuit des temps.

Pourtant on ne peut qu’être saisi de la différence entre le bitcoin et le libra. Cette «nouvelle monnaie» ne vient pas «out of the blue», ni des tréfonds quantiques des 0 et des 1. Elle est le fruit de la réflexion et de la volonté d’un seigneur de guerre économique et technologique. Un milliardaire qui a un nom, un pedigree et des résultats impressionnants à la clef : Mark Zuckerberg.

L’inventeur du bitcoin a offert sa pensée et sa trouvaille au monde comme Jésus fit don de son corps, celui du libra s’est fait champion de la libre rencontre de ses contemporains et a ramassé le pognon en vendant leurs données. En le disant de façon moins polémique et plus moderne on dira de l’un qu’il avait une stratégie «bottom-up » quand l’autre défendait l’opposé, «top-down».

Concrètement : le bitcoin fonctionne selon le principe du registre distribué en «open source» absolu ; vous faites partie de la communauté, donc vous avez le logiciel sur votre ordinateur lequel mouline les problèmes destinés à la POW (proof of work) ; vous participez au minage des unités monétaires et à la validation de l’inscription dans la blockchain. C’est à prendre ou à laisser mais vous n’êtes pas obligé d’être un nœud. Le produit est prêt à l’emploi moyennant quelques adaptations pour dimensionner la technique au succès : c’est ce qu’on nomme du «scaling». Pour aboutir, il faut qu’on décide d’une «fourche» et ça, c’est toute la communauté qui en décide, car décidément, le bitcoin est une technologie reposant sur la démocratie des pairs et sur l’implication de la « communauté ».

Il y a aussi quelque chose de religieux là-dedans. Les gens cultivés vous ressortent du Turing à tout bout de champs et rêvent d’un Walden monétaire. Les gens négatifs, diront qu’en fait, les décisions sont prises par ceux qui ont beaucoup de bitcoins : les grosses baleines qui sont franchement plus milliardaires que les gars de base. Mais Winston Churchill a eu des paroles définitives sur la démocratie et on n’y reviendra pas.

Libra, liberté

Tout ce qui est démocratique dans la confrérie bitcoin est autocratique chez le promoteur de la «nouvelle monnaie». D’abord, le nom libra qu’il a choisi. C’est malin parce que libra renvoie à la liberté mais aussi aux anciennes monnaies : libra a donné livre. C’est aussi le moment de se souvenir que Dostoïevski a dit un jour que «l’or c’est de la liberté frappée». Autocratique est peut-être excessif : il s’est entouré de soutiens de haute volée qui, pour faire partie du team de lancement, ont versé chacun 10 millions de dollars. Donc, si autocratique est trop, oligarchique serait mieux.

Pour ses débuts la communauté libra n’est pas laissée aux passions libertariennes, elle est structurée autour d’institutions et d’organisations extériorisant le pouvoir d’un chef et de ses équipes.

Pas démocratique «la nouvelle monnaie» ? C’est une affirmation des mauvaises langues : l’idée est de la lancer de manière oligarchique puis d’en faire évoluer la gestion, les blockchains, les preuves vers un consensus élargi, vers une communauté « open » décidant du futur, une fois que l’avenir aura été assuré. Ainsi, de différences en différences, est-on conduit à des différences de nature et non pas de détails.

Consensus ou valeurs à créer

C’est maintenant la pire différence qu’il faut évoquer : elle se trouve dans la conception même de la monnaie créée : le bitcoin repose sur l’idée que la monnaie est un consensus. Si les membres d’une collectivité croient que la monnaie est le reflet de leur désir d’être, de travailler, et de commercer ensemble, alors elle a une valeur et cette valeur sera juste. Les contre diront que c’est une monnaie décryptée du néant qui ne représente qu’elle-même et que hormis les rêves de ses fans, elle ne vaut rien.

La nouvelle monnaie de Facebook est très exactement à l’opposé : la monnaie n’y est pas le fruit de passions convergentes, mais, le reflet de valeurs créées ou à créer. Pour son lancement, sachant que tant qu’elle n’a pas circulé significativement elle ne doit s’attendre à aucune confiance ni croyance, elle se veut aussi solide que les monnaies les plus solides : elle s’appuie sur un portefeuille de monnaies traditionnelles et souveraines. Le libra part dans la vie avec un portefeuille bien rempli et la confiance des institutions qui le lui ont apporté. La «nouvelle monnaie» n’est pas conçue pour faire rendre gorge aux tiers de confiance, elle est une œuvre collaborative, même s’il appert que le challenge qu’elle leur lance est redoutable.

Des millions et des milliards

Faut-il donner le coup de grâce : le bitcoin aura bien réussi parmi les monnaies cryptées, partant de quelques fondus d’informatique et de crypto, il a réussi à réunir quelques millions de passionnés qui ne s’échangent pas grand-chose si ce n’est l’espoir qu’enfin, les cours seront dans le bon sens.

Le libra, la nouvelle monnaie, part avec pleins de fées autour de son berceau : outre les soutiens, ses parrains à 10 millions de dollars, elle sait qu’elle sera accueillie dans un réseau de près de deux milliards d’utilisateurs.

Terminons cette histoire en lui conférant un peu de hauteur : la nouvelle monnaie étant lancée, le bitcoin ayant été renvoyé dans son petit cercle d’addicts, pouvons-nous risquer cette prédiction : Marc Zuckerberg comme Cincinnatus retournera sur ses terres pour enfin les faire fructifier.

 

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Auteur : Vincent Lorphelin
Publié le 26 Juin 2019 dans iconomie, nos réflexions & propositions

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