Réindustrialiser la France par l’informatisation et l’automatisation (3/3)

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 6 Jan 2020 dans iconomie

« Le rôle stratégique des assembleurs »
Entretien avec Laurent Faibis sur Xerfi Canal.

Laurent Faibis : Vous avez prononcé tout à l’heure le mot « assemblage ». Produire, aujourd’hui, c’est assembler une gigantesque chaîne de production au niveau mondial, c’est assembler les aspects matériels et les aspects serviciels d’un produit. Il y a donc des entreprises qui doivent jouer ce rôle d’assembleur et elles ont parfois un rôle presque féodal par rapport à leurs sous-traitants, dans le meilleur des cas elles sont à la tête d’un réseau de partenaires.

Michel Volle : Effectivement vous avez tout à fait raison. Il y a en fait deux assemblages : l’assemblage des biens et des services qui forment le produit, l’assemblage des partenaires qui coopèrent à l’élaboration de ce produit en apportant chacun la partie qu’il maîtrise.
La cohésion de ces deux assemblages – l’assemblage à l’intérieur du produit et l’assemblage des partenaires pour l’élaborer – est assurée par un système d’information. C’est le système d’information qui permet aux partenaires de coopérer, d’automatiser les transactions qu’ils ont entre eux, d’ailleurs de surveiller aussi la transparence du partage des recettes et dépenses qui est un des éléments très importants de la solidité du partenariat : lorsqu’on n’assure pas cette transparence le partenariat tend à exploser parce qu’il se produira des fraudes, ou en tout cas ils auront l’impression que des fraudes se sont produites et ça mène au divorce. J’ai vu ça quand je travaillais dans le transport aérien, il était extrêmement difficile de maintenir la cohésion d’un partenariat si on n’avait pas assuré la transparence dans les échanges d’informations.

Laurent Faibis : Soit l’information va dans les deux sens, soit un des acteurs a une information privilégiée.

Michel Volle : C’est une des tentations. Les relations de sous-traitance, on le sait bien, ou les relations entre les grands réseaux de distribution et leurs fournisseurs, sont souvent des relations extrêmement violentes où le sous-traitant est pratiquement mis en esclavage : on lui impose année après année de renégocier des prix, on lui serre le kiki sans limite. Dans les chaînes de grande distribution c’est le métier des acheteurs que de martyriser les fournisseurs et dans certaines entreprises c’est le métier de la direction des achats de martyriser les sous-traitants.
Ça pose des tas de problèmes à la longue. Quand par exemple vous construisez un avion et que vous demandez à un sous-traitant de fabriquer les trains d’atterrissage – c’est un élément extrêmement technique de l’avion, une spécialité délicate qui demande une grande maîtrise en métallurgie en mécanique et qui évolue, il y a de l’innovation en permanence dans ce domaine – si vous pressurez ce sous-traitant en lui infligeant chaque année des limitations de prix extrêmes, eh bien vous asséchez sa capacité de R&D et donc vous vous condamnez à avoir au bout de quelques années un sous-traitant qui n’est plus capable de répondre à vos exigences en matière de qualité…

Laurent Faibis : … et qui a un comportement de plus en plus passif…

Michel Volle : …et qui a un comportement de plus en plus passif. Ce qui se passe dans ces spécialités très techniques, c’est qu’à un certain moment le rapport de force entre le sous-traitant et l’intégrateur se transforme. On voit ça dans notamment dans les pièces détachées pour automobiles : quand vous avez un sous-traitant au top niveau technique, qui est le meilleur dans la spécialité et qui est le seul finalement capable de fournir l’équipement de très haute qualité dont vous avez besoin pour une certaine pièce dans votre produit, eh bien c’est lui qui est en position de force et qui peut vous dicter le prix.
Donc se mettent en place actuellement – difficilement, c’est une transition très difficile – une transformation des rapports entre l’entreprise coordonnatrice et les sous-traitants qui deviennent des partenaires. Comme on parle franglais dans ce milieu on dit les risk sharing partners, c’est une excellente expression, les « partenaires qui partagent le risque » et qui sont d’ailleurs intéressés à la réussite du produit par un pourcentage sur les ventes.

Laurent Faibis : Plutôt qu’un donneur d’ordre on a un animateur de réseau.

Michel Volle : On a un animateur de réseau, un intermédiaire. C’est peut-être celui-là l’entrepreneur de demain. Vous vous demandiez où se trouve la valeur : c’est peut-être celui-là qui va capter la valeur, qui va en tout cas organiser sa répartition, c’est lui qui va être capable de définir le produit avec ses diverses composantes biens et services, de monter le partenariat avec l’ingénierie d’affaires qui permet de bâtir le réseau de relations contractuelles et de répartition des responsabilités, des dépenses et des recettes entre les partenaires, qui va être capable d’animer le partenariat dans la durée, c’est-à-dire de régler dans la foulée les éventuels contentieux, etc.
Cet entrepreneur, son outil de travail, la clé de son de son action, ça va être le système d’information qui va lui permettre d’automatiser l’intermédiation des flux financiers entre les différents partenaires, de les rendre transparents de manière à limiter les contentieux, de faire en sorte également que les conditions des contrats et des responsabilités soient bien connues par les intervenants.
Un des gros problème actuellement – je connais très bien une très grosse entreprise industrielle très complexe qui pratique justement ces risk sharing partnerships – c’est que les contrats sont extrêmement complexes, ils font plusieurs centaines de pages et ne sont pas connus par les ingénieurs et les agents opérationnels qui travaillent dans les entreprises. C’est une grosse difficulté parce que ça suscite des disputes en permanence : à partir du moment où le partage des responsabilités n’est pas connu par les intervenants il y a bien sûr je ne dirais pas des contentieux mais des frictions permanentes. Là il y a un vrai problème de découplage entre un contrat juridique qu’on peut mettre dans un coffre-fort et qui, comme une police d’assurance, sera réactivé en cas de gros problème, et une expression technique et pratique du contrat qui permette aux gens impliqués dans la production de vivre dans des conditions normales le partage des responsabilités.

Laurent Faibis : La difficulté de communication pose des problèmes de confiance, pose des problèmes contractuels.

Michel Volle : C’est ça.

Laurent Faibis : Sur la question du chômage, on a parlé de cette entreprise réseau, entreprise automatisée, réseau informatisé. Les ouvriers ne vont pas revenir dans les usines.

Michel Volle : Non.

Laurent Faibis : On ne va pas réduire le problème du chômage par l’informatisation et l’automatisation qui pourtant sont nécessaires. Comment va-t-on réduire ce problème du chômage ?

Michel Volle : Alors là il faut être un peu économiste, si vous permettez. Toute société dispose d’une certaine force productive et elle l’engouffre comme dit Marx dans des « rapports de production » qui permettent d’assurer la production effective.
Comme les besoins des consommateurs sont sans limite en termes de qualité, en termes de satisfaction, en termes de diversité des produits, il n’y a pas de raison pour que à terme une société quelconque n’emploie pas la totalité de sa force de production, n’emploie pas la totalité de son personnel. Simplement ça ne se passera pas dans les mêmes conditions que ça se passait dans l’industrie mécanisée de naguère.
L’agriculture employait au début du XIXe siècle les deux tiers de la population active, il fallait que les deux tiers de la population active soient engouffrés dans l’agriculture pour que l’ensemble de la population puisse être nourri. Aujourd’hui c’est 3 %.

Laurent Faibis : Mais dans une économie qui était peu interconnectée avec l’extérieur et où ne se posaient pas des questions de balance du commerce extérieur, de balance courante.

Michel Volle : Alors actuellement le problème du chômage est un signe de déséquilibre.
Qu’est-ce que c’est qu’un déséquilibre ? C’est quand une économie, quand un système productif n’est pas adéquat à la base physique, à la base technique sur lequel il repose. L’organisation de notre économie à l’heure actuelle n’est pas adéquate avec le système technique sur lequel elle se bâtit, et c’est ça qui provoque le chômage, qui provoque le déséquilibre des échanges, qui provoque également l’explosion de la distribution des revenus, le fait qu’il y a de plus en plus d’exclus et de plus en plus d’ultra-riches, c’est que ce que la statistique montre bien.
L’équilibre de la société et de l’économie fondées sur l’automatisation, c’est une économie de classe moyenne parce que elle utilise une population qualifiée (il faut avoir une bonne cervelle pour travailler là-dedans), et l’emploi se trouve dans les deux ailes : il ne se trouve plus dans l’ usine qui a été automatisée, il se trouve dans la conception et l’organisation de la production, donc l’ingénierie d’affaires dont je parlais tout à l’heure, mais aussi la programmation des automates, la programmation informatique, la fabrication des automates qui sont en fait des prototypes, ce sont des machines qu’on fabrique en toute petite série et qu’il faut produire pour ce qu’on veut faire. Donc ce travail est comme stocké dans la phase d’investissement capitalistique au départ.
Ensuite dans le flux de la production des services vont assurer la relation avec les clients, assurer l’adéquation du produit à la production des effets utiles dans la durée, assurer également (parce qu’il faut y penser) le bouclage de la production par la récupération des produits usagés, des biens des biens usagés et leur liquidation : la boucle de la production doit se terminer par la suppression du produit, de sa composante matérielle à la fin.

Laurent Faibis : Donc on a un problème en fait d’adéquation entre le modèle économique et ce nouveau système technique que vous appelez de vos vœux.

Michel Volle : C’est pas forcément le mot modèle… disons plutôt entre la façon dont l’économie fonctionne… le fait est que ce changement de système technique n’est généralement pas compris ou pas perçu. Les économistes n’en parlent guère, vous le savez, ils ont du mal à le concevoir, ils sont prisonniers d’un modèle économique qui est celui en fait qui s’est…

Laurent Faibis : …peu d’économistes décrivent ce qu’est une usine aujourd’hui comme le faisait Marx dans ses œuvres…

Michel Volle : …c’est vrai qu’on aurait besoin de revenir à ces approches monographiques qui étaient si fréquentes au XIXe siècle, où l’industrie se développait et où comme on voyait surgir un système technique nouveau les intellectuels s’intéressaient énormément à ce qui se passait dans les entreprises.
Aujourd’hui on a l’impression qu’on se détourne de l’entreprise, on ne veut pas savoir ce qui s’y passe. Vous parliez tout à l’heure des candidats aux présidentielles qui ne savent pas ce qui se passe dans les entreprises et qui rêvent de revenir à l’industrie à l’ancienne avec les cheminées qui fument et les milliers d’ouvriers qui travaillent de façon répétitive, rêve absolument hors de portée bien sûr et hors du présent. Eh bien on est dans cette situation où en effet on ne regarde pas ce qui se passe.
C’est comme si on pensait que l’entreprise est quelque chose de sale, un peu comme le corps humain au moyen âge : on ne le disséquait pas, on n’entrait pas dedans parce que ce n’était pas propre. L’entreprise est comme le champ clos des dirigeants, on les laisse faire ce qu’ils veulent mais on ne va pas y regarder.

Laurent Faibis : Alors justement à propos du futur président, des hommes politiques, vous venez de publier sur votre blog volle.com une « lettre ouverte aux présidentiables ». Quel conseil donneriez-vous au prochain président de la République ?

Michel Volle : D’abord je lui conseillerais d’ouvrir ses yeux et ses oreilles, de regarder ce qui se passe, de constater ce qui se passe, de partir de ce constat si simple de l’automatisation des tâches répétitives – constat irréfutable, car on ne peut pas on peut pas nier ce fait, ce serait comme si on niait la sphéricité approximative de la terre – et ensuite à partir de ce constat que je crois toute personne de bon sens doit accepter, dévaler dans deux directions :
1) regarder les conditions de cette automatisation, les conditions techniques. Là on se tourne du côté de l’informatique, des logiciels, des réseaux on regarde comment pratiquement ça peut se faire, on regarde aussi du côté de l’organisation des entreprises, comment pratiquement l’entreprise s’organise.
Vous savez que quand on quand on regarde un système d’information très souvent on trouve dans les entreprises des erreurs de conception fondamentales. Les concepts sont mal définis, la sémantique sur laquelle le système d’information est fondé, la définition des données est inadéquate. L’exemple le plus fameux peut-être c’est l’habitude qu’ont les opérateurs télécoms de ne pas identifier le client, de lui attribuer le numéro de la ligne moyennant quoi l’analyse des besoins devient impossible puisque si un client a plusieurs lignes… c’est le cas de beaucoup de gens aujourd’hui : vous avez un téléphone mobile, votre téléphone fixe, votre abonnement internet etc., si on ne regarde pas l’ensemble de vos connexions on ne sait pas qui vous êtes, on ne sait pas ce que vous faites. Le fait d’identifier la ligne et non le client est extrêmement dommageable. Vous avez également les banques : elles ont reconstruit leur système d’information mais enfin le fait d’avoir identifié le compte avec le RIB, et non pas le client…
Ce sont des des éléments sémantiques de la conception des systèmes d’information : comment on identifie les êtres avec lesquels l’entreprise est en relation, qu’il s’agisse des clients, des produits, des partenaires, des fournisseurs, des employés aussi, C’est tout-à-fait fondamental et c’est souvent très mal fait, donc déjà il y a une maturité à gagner de ce côté-là, c’est je pourrais dire le côté amont.
2) le côté aval ce sont les conséquences de cette automatisation. Elle a des conséquences très étonnantes! Quand on travaille dans les entreprises on voit que ça a des conséquences bien sûr économiques – ça modifie la structure de coûts, ça modifie la nature des produits. Ça a aussi des conséquences psychologiques : l’homme qui est au travail devant son écran-clavier et qui se trouve plongé dans l’univers mental du système d’information avec lequel l’entreprise l’entoure n’est pas dans les mêmes conditions psychologiques que l’ouvrier qui travaillait à la chaîne. On peut dire que la main d’œuvre – c’est une expression de Jean-Pierre Corniou que j’adore – la main d’œuvre a été remplacée par du cerveau d’œuvre.
Quand vous allez dans une une grande entreprise vous voyez les gens devant l’écran-clavier partout, soit ils sont en réunion comme nous sommes en ce moment, soit ils sont devant l’écran-clavier…

Laurent Faibis : …et les liens sociaux sont interconnectés par l’informatique…

Michel Volle : …évidemment avec la messagerie, avec l’Intranet, avec le Web, etc. Donc ça modifie très fondamentalement les conditions du travail, et si les entreprises ne le perçoivent pas elles soumettent les gens une sorte de torture mentale durable : si vous fait travailler les gens dans un système d’information mal conçu, si vous ne leur déléguez pas la légitimité qui va avec les responsabilités que vous leur demandez d’exercer, vous leur fait vivre l’enfer et je pense que l’épidémie de stress dont on a de très nombreux témoignages actuellement est une des conséquences d’une informatisation maladroite, mal conçue.
Donc conséquences économiques, conséquences psychologiques, conséquences sociologiques aussi : les rapports de responsabilité, les rapports de pouvoir sont transformés. L’arrivée de la messagerie par exemple dans les années 90 a complètement transformé les échanges de courrier dans l’entreprise, les droits de signature, les droits de communication, de prise de parole.
Conséquences je dirais intellectuelles : on ne pense plus de la même manière, on ne se représente plus l’action de la même manière, on ne construit plus les concepts de la même manière.
Je dirais enfin conséquences métaphysiques : les valeurs auxquelles on adhère sont également transformées. De ce point de vue-là l’informatisation a un effet très salubre : quand vous bâtissez un système d’information vous ne pouvez avoir qu’un but, c’est produire des produits qui soient de qualité, utiles, et les produire efficacement. « Produire efficacement des choses utiles » est le seul but que vous pouvez assigner à un système d’information. Donc vous donnez à l’entreprise une priorité qui est exactement celle qu’Adam Smith lui assignait : satisfaire le consommateur. Ça la tire dans une certaine direction qui n’est pas exactement la « production de valeur pour l’actionnaire »…

Laurent Faibis : donc on pourrait peut-être terminer en disant que nous avons un conseil à donner à nos hommes politiques, mais aussi peut-être à nos économistes : « faire un stage de longue durée en entreprise et surtout dans une usine manufacturière ». Michel Volle, merci.

Michel Volle

Auteur : Michel Volle
Publié le 6 Jan 2020 dans iconomie

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